Hier, à la petite bibliothèque, je suis tombée en arrêt sur un livre, pendant que j'attendais que les enfants en choisissent de nouveaux : "Mère
épuisée", de Stéphanie Allenou.
Non que je me sente concernée aujourd'hui par ce titre, mais pour avoir vécu des moments difficiles pendant la petite enfance de ma progéniture, j'ai eu envie de confronter mes souvenirs au
témoignage de cette femme.
Et finalement, je n'ai pas pu reposer le livre avant de l'avoir fini, tard dans la nuit. Il m'a profondément émue, pour ne pas dire bouleversée, ce qui est une chose assez rare : déjà parce que
sa détresse et sa sincérité sont poignantes, mais surtout parce qu'il y a quelques années, j'aurais pu en écrire mot pout mot des chapitres entiers. Toutes les mères le pourraient, sans aucun
doute.
Ce qui m'a aidée, par rapport à cette femme, c'est que mes enfants n'ont jamais été particulièrement turbulents, et j'ai toujours eu de l'autorité sur eux, naturellement. Et puis, contrairement à
elle, je n'ai pas de grands besoins de vie sociale, le retrait me convient parfaitement, et les quelques correspondances que j'entretiens, ainsi que les contacts avec ma famille suffisent à me
satisfaire pleinement à ce niveau.
Il n'empêche, qu'il y a des moments où on rêve de fuir, oui, des moments où on imagine tous les planter là, tout de suite, où on sent qu'il en va de notre salut, et où on est vraiment à un cheveu
de franchir le pas. Il y a la solitude démesurée, souvent, qui nait du sentiment d'être totalement incomprise par son entourage, d'être lâchée seule dans l'arène, et l'agressivité que ça génère,
parce qu'on se blinde comme on peut pour tenir le coup. Il y a la culpabilité et la honte qui nous écrasent chaque fois qu'on craque, qu'on hurle ou qu'on lève la main sur l'un des êtres qu'on
aime le plus au monde, et qui est à notre merci, sans défense. Il y a le sentiment d'être dépassée, de ne plus pouvoir faire face, de ne plus rien maîtriser, d'avoir "tout raté". La fatigue,
tellement immense, qu'on ne trouve plus ses mots, qu'on ne peut même plus retenir un numéro de téléphone. Et pour ma part, il y a eu l'eczema purulent, qui fut une vraie "plaie" pendant les 3
premières années de 3 de mes enfants, ce qui me fait tout de même 9 ans en tout, à endurer l'impuissance face à leur petit corps à vif, à les entendre se gratter la nuit, voire s'écorcher, à les
retrouver en sang dans leur lit, à devoir quasiment arracher leurs habits qui collaient à leur peau, et puis, pire que tout, le regard et les jugements des autres, cruels. Mais je ne veux pas
revenir là-dessus, j'en ai déjà parlé. Le fait est que 9 ans de ce calvaire, + 3 ans de grossesse à être malade comme un chien, ça laisse des traces dans la psyché, qui ne sont pas prêtes de
s'effacer, et qui font passer définitivement l'envie de remettre ça une fois de plus, même si le résultat s'avère des plus réussis !
"Tu étais un vrai zombie, franchement tu faisais peur !", m'ont dit un jour mes soeurs, en évoquant l'époque où, après 6 mois de nuits blanches, j'ai jeté l'éponge et décidé d'arrêter
d'allaiter Miss Bout-en-train, afin de pouvoir la remplir de biberons de bouillie bien épaisse, et que son père puisse prendre le relais quand il était là. A cette époque, à force d'être
réveillée toutes les 90 minutes chaque nuit, et d'épuiser le jour toutes mes ressources à tenter d'apaiser cet insatiable appétit tout en m'occupant de mes deux aînés, j'ai atteint mes limites
physiques et psychiques. Je n'adhérais plus à la réalité, j'étais devenue un robot, qui faisait les choses de manière automatique, et tout ce qui me restait d'énergie passait dans la volonté,
juste pour parvenir à me lever le matin. C'est à cette époque qu'un profond fossé s'est creusé entre moi et Cher et Tendre (dont je supportais très mal l'absence), et que même, j'ai parlé de
divorce.
Etre mère au foyer est loin d'être une tache aisée, loin de là, mais lorsque vous dites ça, qui vous prend au sérieux ? Vous avez tout juste droit à un petit sourire condescendant, qui signifie
"Mais oui, mais oui...tu es planquée chez toi, tu n'as que ça à faire, tu es gonflée de te plaindre...". Et lorsqu'on vous demande : "Que faites-vous dans la vie ?" et que vous
répondez "J'élève mes enfants", la conversations s'arrête net, et les réactions vont de l'indifférence au mépris. Qui aurait l'idée de vous demander "Et alors, comme ça se passe ?
Comment vous le vivez ?". Non, il n'y a que les honnêtre travailleurs, ceux qui vont gagner leur vie à l'extérieur, qui ont à subir les humeurs de collègues et la tyrannie d'un patron, qui
méritent du respect et de l'attention. Personne n'imagine qu'un enfant peut-être plus tyrannique que le pire des patrons (et ce 24 heures sur 24, 7 jour sur 7), et que ses humeurs peuvent changer
en 2 s chrono, et ce plusieurs fois par heure, et vous pourrir la vie plus efficacement que le plus méchant des collègues. Elever un enfant revient à apprendre sur le tas un métier
particulièrement technique et exigeant, tant mentalement que physiquement, pour lequel on n'a jamais reçu de formation (et sur lequel on nous dupe même outrageusement), où les responsabilités
sont immenses et où les conséquences de nos erreurs peuvent être dramatiques. Mais à part ça, seuls les honnêtes travailleurs peuvent se plaindre de subir de la pression et du stress. Le foyer
familial, lui, est forcément un havre de paix !
Du coup, lorsqu'un ami m'écrit : "Ta vie est sûrement aussi passionnante que la mienne", alors qu'il est en train de bourlinguer en Amérique du Sud sur un vélo, même si ça sent l'ironie
à plein nez, je préfère opter pour croire qu'il est sincère, et qu'il reconnait ainsi la valeur de ce que je vis, moi, la planquée. Et ça fait un bien fou ! Oui, ma vie est passionnante, j'en
suis la première convaincue, mais je pensais bien être la seule aussi !!
Ce même ami, et les deux autres à qui j'écris régulièrement, n'imaginent sûrement pas le bonheur qu'ils me procurent simplement en m'appelant par mon prénom (sentiment que j'ai retrouvé chez
l'auteure du livre). Parce que pour mon entourage direct, je ne suis que "Maman", ou "Ma chérie", c'est-à-dire la mère, et l'épouse. Ma famille prononce mon nom de manière automatique, pour eux
je suis avant tout la soeur, la fille. Par contre écrit par un ami, ce tout petit mot me donne le sentiment puissant d'exister pour moi, indépendemment de tous, et ça aussi, ça fait un bien fou.
Ce livre mérite vraiment d'être lu, et j'aimerais que Cher et Tendre y jette un coup d'oeil, juste pour entrevoir ce qui a été mon quotidien pendant des années, juste pour comprendre comment j'ai
pu arriver à être parfois si dure, si implacable. Et pourquoi j'ai été si inaccessible par moments. Tout le monde devrait lire ce livre, d'ailleurs, ne serait-ce que parce que tout le monde a une
mère. Et puis les mères, pour se sentir moins seules, et tous les autres pour mieux les soutenirs. Pour prendre conscience que leur mission est des plus difficiles qui soient, et à quel point
elles ont besoin de soutien.
Et c'est parce que je sais, moi, comme j'aurais appréciée d'être aidée (et je l'ai été un peu, heureusement, par ma mère, et épisodiquement par ma belle-mère), que je prends sur moi pour prendre
à la maison les enfants des autres, ou pour venir au secours de ma soeur ou de mes belles-soeurs, alors qu'elles-mêmes ne se sont jamais souciées de moi quand j'étais seule à gérer mes 4
mouflets, et que j'ai envie de tout sauf de m'occuper à nouveau de bébés, de petits qu'il faut porter, changer, bercer, nourir, qui m'entravent et m'agressent par le bruit infernal qu'ils font.
C'est si bon, une maison calme où plus personne ne braille, ne pleure, ne crie. Le bruit et l'agitation sont vraiment mes bêtes noires, ceux de mes enfants (très raisonnables) me suffisent
amplement, j'ai envie de tout sauf d'y ajouter les décibels et les trépidations des rejetons des autres. Et pourtant je le fais quand même, et plus souvent qu'à mon tour, parce que je ne me sens
bien avec moi-même que dans ce rôle de colibri, et qu'il parait qu'il faut "traiter les autres comme on souhaiterait qu'on nous traite". Facile à dire, mais pas à faire, je le garantis !! Enfin,
parfois je m'esquive : il y a peu j'ai refusé de prendre les enfants de ma belle-soeur en week-end à la maison, à deux semaines de son accouchement. Parce que j'avais du travail par-dessus la
tête, parce que j'avais déjà 3 ados de plus à nourir, parce que ses gosses sont particulièrement bruyants, capricieux et empotés, qu'ils revenaient tout juste de 15 jours de vacances chez leurs
grands-parents (elle avait donc eu le temps de se reposer) et simplement aussi parce qu'à elle, je peux bien dire non de temps en temps.
Au téléphone, Cher et Tendre, tombé au beau milieu de ma lecture, a eu ce commentaire : "J'espère au moins que ça finit bien ?!" et la réalité, c'est que non, ça ne finit pas bien : ça
finit, juste. Petit à petit, les enfants finissent par grandir, et un jour on peut redormir une nuit complète, puis deux, puis trois. Retrouver progressivement ses facultés mentales et physiques.
Un jour enfin, ils sont autonomes, s'habillent seuls, mangent seuls, puis font du vélo seuls, lisent seuls... Et ensuite ils prennent le train et le bus tous seuls, et peu de temps après, ils
quittent la maison.
Oui, un jour ça finit. Et ce sera leur tour, ensuite, de transmettre la vie, et d'en payer le prix !... Je serai là pour les soutenir, et leur souhaite dores et déjà bon courage !!
Pour conclure, je recopie ici, comme l'auteur l'a si justement fait, un extrait délicieusement acide de "La fatigue émotionnelle et physique des mères.
Le burn out maternel", de Violaine Guéritault :
"La société attend une performance exemplaire de la part des mères sans que leur soient accordées les ressources nécessaires pour répondre à cette attente. Si elles sont épuisées, débordées,
ou chroniquement en retard, c'est forcément parce qu'elles sont désorganisées. S'il leur arrive d'être agressives, colériques ou à bout de nerfs, c'est sans doute un cas de syndrome menstruel
aigu. Si finalement elles s'effondrent, c'est parce qu'elles souffrent de dépression due à une nature vulnérable et que les médicaments devraient soulager afin qu'elles retrouvent une
productivité capable de satisfaire les besoins de tous ceux qui les entourent."