Parenthèse corse (Partie 2)
Nous avons également fait la connaissance d'une bande de six garçons, tous jeunes (la vingtaine), copains de club de vélo et d'études, tous sympas : il y avait le jeunet-désespéré-prêt-à-tomber-éperdument-amoureux-de-la-première-intéressée (vraiment gentil, et avec qui on a chanté "Conquest of paradise" en marchant), qui draguait toutes les filles (moi compris, c'est dire !), le play-boy-roulant-des-mécaniques-à-la-démarche–élastique-et-sautillante, le mignon-discret-timide-et-taciturne-étudiant-en-médecine (le préféré de ma sœur), le-très-sérieux-intello-qui-ramène-tout-le-temps-sa-fraise, le joyeux-drille, et puis mon préféré à moi : le rêveur-au-chapeau-de-paille-un-peu-maldroit… Eux aussi ont fait fort, question encombrement : entre autre, l'un d'eux trimballait un coussin, un autre avait une grosse bombe de répulsif à insectes, et un autre encore trimballait son masque et son tuba en prévision de la semaine de plage qui allait suivre leur semaine de marche… Si, si ! Avec eux, sans vraiment le faire exprès (du moins au début), on a "joué de l'accordéon" : ayant grosso-modo le même rythme, on n'a cessé, sur le chemin, de se rattraper, se dépasser, voire marcher ensemble sur certaines portions, au fil des pauses de nos groupes respectifs. On échangeait quelques mots à l'occasion, ils nous faisaient partager leurs impressions lors des passages éprouvant, genre "l'année prochaine, juré je passe mes vacances au club Med…" En dressant l'oreille et les entendant discuter entre eux, j'ai appris qu'ils étaient tous en prépa scientifique ou en médecine et, comble, tous alsaciens, ce que je me suis dépêchée d'annoncer à ma sœur !
Celle-ci, évidemment, fut aux anges de rencontrer des jeunes de son âge, a priori intéressants et cultivés, mignons tout plein, et, cerise sur le gâteau : strasbourgeois de surcroît !! Elle est entrée en action. Le matin, elle s'est mise à traîner pour qu'on parte juste avant eux ou sur leurs talons. Sur le chemin, elle a commencé à ralentir pour les attendre ou accélérer pour les rattraper. M'influencer pour que j'installe la tente près d'eux le soir. Les a guettés aux sanitaires et aux réchauds pour aller leur parler… Une vraie ado, quoi !… Du coup, elle m'a un peu faussé compagnie, mais cela ne me faisait pas de mal, et m'amusait beaucoup. J'ai assisté en souriant intérieurement à ses manœuvres d'approche et aux réactions des mecs en question. Marrant, vraiment marrant, ces sempiternels jeux de séduction (tant qu'on ne me demande pas d'y prendre part), plus ou moins subtils… tellement plus souvent moins que plus, d'ailleurs…
Chaque jour, nous ne faisions que marcher, faire trempette dans les torrents, et bivouaquer. N'avoir rien à penser. M'occuper de moi toute seule. Quel contraste avec ma vie courante !! Quel bonheur, cette simplicité, ce rythme lent, ce temps ample qui s'écoulait sereinement, tranquillement !!
A l'arrivée de chaque étape, comme mon bouquin a été très vite fini et que je n'avais rien d'autre à faire après avoir planté la tente, fait ma lessive, pris ma douche et éventuellement fait le tour des environs s'il me restait un peu d'énergie, que NE RIEN FAIRE jusqu'à ce que le jour se couche et nous avec, j'ai passé beaucoup de temps à méditer et rêver, simplement, la tête dans les nuages, et à observer les gens autour de moi.
J'avais oublié que je savais farnienter. Et non de non, je crois que j'y ai pris goût…
Ma sœur, bien plus sociable, discutaient avec tous et venait me raconter ensuite ses conversations. Elle m'a rapporté, entre autre, que tous ceux à qui elle avait posé la question de mon âge, hommes ou femmes, me donnaient entre 20 et 25 ans. Ca doit être l'effet de la casquette… et du reste de la tenue peut-être… Quoiqu'il en soit, elle s'est fait un devoir de révéler ma vraie nature : que j'étais "bieeeeen plus vieille que ça", que j'étais mariée depuis un tas d'années, que j'avais des tas de gamins, la totale quoi. Ensuite, la bande des six, qui n'était déjà pas très à l'aise avec moi avant cela (faute aux "vents que tu leur mets", m'a expliqué obligeamment ma sœur… pourtant je le fais pas exprès…), m'a considérée autrement. Plus de tentative d'approche, plus de "Hey, les filles !…". J'étais "out", rangée dans la même catégorie que leur mère, probablement…
A Prati, j'ai rencontré un jeune guide corse avec lequel j'ai échangé quelques mots en attendant devant les douches, qui m'a m'accueillie en jouant au play-boy, par habitude probablement, me lançant un "les douches sont plus chaudes à deux" bien rodé à mon avis… Comme on en avait pour un moment à attendre, on a fait un peu connaissance. Il m'a raconté comment son grand-père lui avait mis un fusil dans les bras à 10 ans, avec lequel il s'était explosé un orteil, a montré sa prothèse et expliqué à quel point il aimait la vie sur l'île, l'hiver, lorsqu'il n'y avait absolument PERSONNE. Lorsque l'été arrive, avec son cortège de camping-cars, de voitures, de marée humaine déferlant du continent, il fuit dans les montagnes, où les groupes de randonneurs qu'il guide sont un moindre mal. "Au début, je ne comprenais pas ce qui se passait, racontait-il en riant, j'étais fou, j'avais envie de frapper tout le monde". S'ensuivit une sympathique conversation sur notre aversion commune pour certains loisirs touristiques de masse (genre : la plage, les parcs d'attraction…) et quelques autres goûts communs.
Me souviens aussi de deux jeunes filles, très grandes, très maigres et très jolies, deux amies, arrivées au gite d'Usciolu vers les 20h30 ou 21h, qui piaillaient gaiement en faisant la causette au responsable du refuge qui leur cherchait obligeamment un emplacement, un corse au caractère bien trempé et à la peau si mate qu'elle intensifiait la clarté de son regard au point qu'il en devenait vraiment saisissant. Elles lui ont demandé en minaudant s'il pouvait préparer une omelette "à deux âmes en peine"… Et lui, grommelant en haussant les épaules : "J'ai pas d'œufs…" Elles lui ont demandé ensuite si les corses préféraient les filles maigres ou les filles grosses. Et lui, direct : "Les corses n'aiment pas les filles, les corses aiment les femmes !…". Puis, à cause du prénom de l'une d'entre elles, ils en sont venus à évoquer Ségolène Royal. "Ah non, ne me parlez pas d'elle, je ne l'aime pas, elle, c'est une chèvre… D'ailleurs, ne votez plus !!" et les filles de réagir avec virulence : "Ah, mais si, il faut voter, c'est très important !…" "Ah bon, mais pour qui alors ?" "N'importe qui, votez blanc si vous voulez, mais allez voter !!"
Enfin voilà, tout ça pour illustrer le fait qu'on ne s'ennuie pas, dans les refuges du GR20, c'est un théâtre permanent. Du point de vue accueil, certains sont plus agréables que d'autres : Prati offrait une vue extraordinaire sur les plaines et la mer, et dispose d'un grand terrain herbeux, plat, très confortable, où il fait bon marcher pieds nus. A Usciolu, le ravitaillement est très complet et il y a une douche chaude (l'eau passe dans des tuyaux noirs chauffés par le soleil). A Asinau, nous croisons pas mal de cochons sauvages et des chevaux qui se baladent entre les tentes. Les places de bivouac sont rares, le responsable n'est pas sympathique et l'eau de la douche est extrêmement froide, ce qui donne lieu à de petits cris aigus féminins ou de virils "oh putain, oh putain" vraiment très explicites. Il n'est pas toujours possible de recharger les batteries d'appareil photo dans les gites, cause éventuelle alimentation en électricité solaire et importance de la demande. J'ai pu le faire à Campanelle, mais il a fallu être convaincante. Par la suite, en utilisant le viseur au lieu de l'écran LCD, j'ai réussi à faire tenir la batterie jusqu'au dernier moment sans pour autant me priver de "dégainer" quand j'en avais envie. Mon appareil est un peu encombrant, mais je ne regrette pas du tout de l'avoir emporté. Je le gardais en bandoulière et le mettais à l'abri dans le sac lors des passages acrobatiques. Quant au réchaud, je ne regrette pas non plus d'en avoir pris un, car nous nous en sommes servis presque tous les midis, et le soir cela se bousculait souvent au "stand cuisson" du gîte.
Très naturellement, nous avons pris de suite un rythme calé sur le soleil : levées très tôt, enfin surtout moi, pour assister à son lever, toujours saisissant, et couchées dès que le jour tombait. La plupart des randonneurs semblent fonctionner ainsi, il en est même qui s'endorment en milieu d'après-midi, dès qu'ils arrivent au gite, et se lèvent au milieu de la nuit pour repartir... Peut-être pour être sûrs d'être seuls ? Sais pas… Enfin toujours est-il que j'ai bien apprécié ce rythme naturel.
De jour en jour, les désagréments physiques dus à la marche se sont faits moins pesant. Notre corps à pris docilement le pli des efforts et nous avons cheminé avec beaucoup plus d'aisance. Le dénivelé ne nous inquiétait plus : nous montions ou descendions sans hâte et avec sérénité. Dans ces moments d'efforts au long cours, me revient souvent à l'esprit ce commentaire – qui m'avait gonflée de fierté - qu'un maître nageur avait glissé à son collègue alors que je faisais des longueurs à la piscine, il y a quelques années : "Elle, c'est la force tranquille"… Et j'essaye de marcher comme je nage : prenant le temps de mesurer chaque geste, avec aisance, confiance, mais sans violence, scandant mes pas et calant mon souffle, dans les moments les plus ardus, sur le rythme régulier d'une petite chanson... Ainsi, avec ou sans chansonnette, les pensées se taisent et je peux ouvrir grand mes sens pour profiter amplement du paysage, appliquée à ne rien louper de ce dont il y a à jouir et concentrée à imposer ma volonté à mes muscles fatigués. J'expliquais à ce propos à un homme qui me disait sa surprise de voir autant de femmes affronter le GR : "Ce que nous n'avons pas en muscles, nous l'avons en opiniâtreté et en persévérance".
S'étant trop audacieusement exposée au soleil les deux premiers jours, ma sœur s'est vue contrainte de finir le séjour en manches longues et en pantalon, étouffant sous le cagnard… Moi, tartinée d'écran-total-puissance-maxi-spécial-enfant-et-peau-sensible-et-tout-et-tout, depuis le début, je n'ai rien eu à souffrir de ce côté-là. Et lorsque le soir, en enlevant les chaussures, je découvrais – avec exaltation - une légère marque de "bronzage-chaussettes", je finissais toujours par constater qu'en fait de bronzage, j'étais recouverte d'un masque infâme formé par le mélange transpiration/crème solaire/poussière, strié de griffures et de coulures d'eau, qui disparaissait quasiment entièrement sitôt sous la douche...
Etait-ce l'effet du grand air, du sport à haute dose, des repas frugaux (l'estomac léger, je me sens toujours plus alerte et plus sensible), de l'eau vivifiante tirée des ruisseaux et des sources ? J'étais vraiment bien dans ma peau, à l'aise dans mon corps, agréablement surprise de le sentir évoluer si facilement, sans heurts et sans douleurs : le cerveau calculer à toute vitesse le meilleur emplacement où poser le pied, les genoux et les chevilles encaisser les sauts et les chocs sans broncher, les muscles travailler en puissance, et tout ça très naturellement, sans que ça vacille, sans que ça coince, sans que ça casse ou que ça s'abîme. Quelle joie d'être en bonne santé, pas enceinte (!!) et de pouvoir compter sur son organisme pour vivre ce genre de plénitude !… Je me suis même offert quelques passages d'escalade pure, en partant me balader seule en fin d'après midi à partir des refuges. Choisir et assurer ses prises, faire corps avec la roche, concentrer ses forces, faire confiance à ses bras, ses jambes, ses mains, et se hisser, geste après geste, petit à petit, jusqu'en haut, pour découvrir la vue grandiose… Quel pied !!
La partie Nord et ses passages techniques n'ont qu'à bien se tenir, je reviendrai m'y régaler !!
Enchantées par notre périple, ma sœur et moi avons modifié le planning initialement prévu. J'avais programmé, au départ, compte tenu de la santé incertaine de ma comparse, de sa totale inexpérience en randonnée, de la configuration du parcours et des possibilités de liaisons, de ne faire que trois étapes du GR Sud : Vizzavona-Campanelle-Prati-Usciolu, et ensuite de rejoindre Cozzano (le jeudi soir) pour y prendre le seul bus quotidien ralliant Ajaccio, le vendredi matin… Cela nous laissait deux jours (vendredi et samedi donc) pour nous balader aux environs d'Ajaccio et être sûres d'attraper l'avion le dimanche matin. Or, au soir du troisième jour, évidemment, aucune de nous deux n'avait envie de quitter le GR. Le jeune guide corse m'avait dit qu'il n'y avait rien d'intéressant à Ajaccio et que cela ne valait pas le coup d'y passer du temps, à moins d'aimer se faire dorer la pilule à la plage.
J'ai retourné la carte IGN dans tous les sens et essayé de trouver une solution pour finir toute la partie sud du GR et terminer à Conca, quitte à doubler des étapes, mais impossible de les faire toutes tenir dans le temps qui nous restait tout en rejoignant Ajaccio depuis Conca le samedi soir… Et pas de liaisons-villages annoncées sur la carte entre Cozzano et la fin du parcours. Du coup, je questionne, je discute à droite et à gauche pour savoir à quel moment on va re-croiser la civilisation, ce qui nous permettrait de nous esquiver en stop pour rejoindre une ville, et là j'apprends que le col de Bavella est très touristique, et que le GR y traverse une route fréquentée… OK. Va pour cette option, qui nous laisse la possibilité de faire une étape et demie de plus que ce qui était prévu.
Nous continuons donc notre marche, d'Usciolu jusqu'à Asinau. Magnifique étape qui nous fait traverser un plateau superbe : Un torrent serpente au milieu d'un paysage enchanteur digne d'un décor de cinéma pour film fantastique genre l'Histoire sans fin ou Bridge to Térabithia : herbe grasse et soyeuse, étendues fleuries à perte de vue où volètent des papillons multicolores, chantent les oiseaux et sont tendues des centaines de toiles d'araignées en forme de cône, arbres aux silhouettes si étranges et torturées qu'on les croirait doués de personnalité et prêts à s'animer, faisant ramper leurs racines charnues et noueuses au milieu des amas de rochers lisses et gris, posés là comme des billes échappées de la poche d'un troll géant… Je voyais tout cela dans une sorte d'ivresse stupéfaite : je découvrais un bout de paradis… Et, chose incroyable, personne n'a encore eu le culot – ou la possibilité – d'y installer sa résidence secondaire pour se l'accaparer.
A Asinau, ma sœur ne quitte plus l'équipe de gars et m'annonce, sans préavis, que comme rien ne l'attend à la maison, elle, je n'ai qu'à rentrer toute seule en quittant le GR à Bavella, pendant qu'elle continuera jusqu'à Conca. Tant pis pour le billet d'avion, elle rentrera plus tard…
"- Mais… et les parents ?
- Les parents ne sont pas un problème, c'est ma vie et je fais ce que je veux.
-D'accord, mais moi j'ai promis, je leur ai dit que je prendrais soin de toi…
- J'ai pas besoin de toi…"
Certes…
Je comprenais qu'elle veuille continuer car je serais volontiers restée, moi aussi. Je n'étais pas inquiète pour elle et rentrer seule de mon côté ne me rebutait pas, mais je me sentais – peut-être à tort ? - responsable vis-à-vis de ma famille, et puis je trouvais un peu triste, au fond, qu'elle me plante comme ça, juste pour suivre une bande de mectons à deux francs six sous qu'elle connaissait à peine… Parce que je suis convaincue que c'est bien plus de cela qu'il s'agissait, que du GR à finir.
Enfin, je ne me voyais ni lui donner ma bénédiction pour continuer seule, ni lui ordonner péremptoirement de rentrer… Alors je me suis tue, jusqu'au matin, la laissant mûrir seule le sujet. Dans l'hypothèse où elle déciderait de rester mordicus, j'appellerai les parents pour me mettre au clair avec eux et me dédouaner de ma responsabilité avant qu'on ne se sépare. En attendant, comme elle ne s'est pas clairement prononcée, je décide de faire comme si nous continuions toutes les deux, et le matin, comme si de rien n'était, et comme cela était prévu, je me lève à 5h, et la réveille à 5h30. Elle voulait depuis le début que je la réveille une fois à l'aube pour assister au lever du soleil, et je projetais de rejoindre Bavella pour Midi, par la variante alpine, ce qui nous laissait l'après midi pour tenter de rallier Ajaccio avec les moyens du bord…
Or elle n'était vraiment pas disposée à se lever du bon pied. Toute la nuit, le vent violent avait fait claquer la toile de tente comme la voilure d'un navire. De quoi devenir fou. Autour de nous, des tentes vides se sont envolées, des sardines mal enfoncées dans la caillasse ont été arrachées. J'ai néanmoins réussi à dormir quelques heures en me plaquant ma polaire sur l'oreille pour assourdir le bruit, et en lâchant prise : au lieu de me braquer, j'ai écouté le vent… qui a fini par me bercer. Un peu violemment, sans doute, mais quand même assez pour que je dorme un peu. Ma sœur, exaspérée, a soupiré, toute la nuit. A un moment, la tente nous est à moitié tombée dessus et elle a vociféré : "Ca y est !!" comme si son pire cauchemar se réalisait, ce qui m'a réveillée brutalement. Je suis sortie réparer les dégâts, en chemise et petite culotte au milieu des bourrasques déchaînées et de la nuit, et c'était plutôt rigolo. Une fois dehors, tâtonnant pour retrouver la sardine arrachée, la dragonne de la lampe torche coincée entre les dents, je trouve… une autre sardine, différente de la mienne… probablement éjectée de la tente voisine désertée par son propriétaire parti se réfugier dans le gite. Merci le vent, qui remplace de lui-même ce qu'il m'a pris !… L'arceau affaissé fut redressé et je profitai un moment, quelque peu frigorifiée et exaltée, du spectacle des tentes battant sous le vent et de la silhouette imposante des montagnes se détachant fièrement sur le ciel étoilé à la lueur blafarde de la lune…
Bref, la nuit fut difficile, et par conséquent le réveil de ma sœur, laquelle a grommelé en ouvrant les yeux : "Non mais t'es folle, tu veux quand même pas qu'on parte alors qu'il fait encore nuit ?" et moi, sarcastique : "Oh mais t'inquiète pas, le temps que tu te prépares, le soleil sera déjà bien haut…"
Elle n'est pas contente. Du coup, elle traîne. J'ai déjeuné, rangé la tente et l'attends depuis un bon moment déjà, en observant le soleil qui se lève, assise sur mon sac (comme tous les jours), pendant qu'elle trainaille à droite et à gauche, le visage fermé, jetant des regards désespérés vers les tentes des gars qui roupillent, totalement insensibles au drame qui se joue autour d'eux… Finalement, l'un deux sort enfin. "Va lui dire au revoir", suggérais-je… Elle y va, y reste un moment, désolée, déchirée. Et puis nous partons. Il est 7 h…
Elle a décidé de me montrer son mécontentement et traîne continuellement, reste en arrière, murée dans un silence buté. Moi, je laisse courir. Je profite de mes dernières heures sur le GR, je sifflote, j'apprécie. A un moment, désireuse de faire un geste et lui montrer ma bonne volonté, je lui demande "Ca va ?", et elle, avec des larmes dans la voix : "Non, j'ai la tête qui tourne, j'ai les jambes vides". Ce qui signifie : "T'aurais pas du me réveiller, j'ai pas assez dormi". "Bon, tu veux faire une pause ?" "Non" "Tu veux boire un coup ?" "Non", "Tu veux manger quelque chose ?" "Non". Tu crois que ça va aller, pour les aiguilles ?", et elle, pleurant à moitié "De toutes façons, j'suis pas en état de le faire". OK. Moi, ce genre de chougnerie, ça ne m'émeut guère. Ca aurait même plutôt tendance à me durcir. Les larmes de crocodiles visant à vous culpabiliser, ça ne m'atteint pas, elle devra trouver autre chose pour m'attendrir, d'autant que je la sais spécialiste des nuits blanches passées à danser en pleine période d'exams !! Arrive la bifurcation de la variante. Elle boude toujours. Je sors placidement le téléphone et lui annonce que, comme visiblement rentrer avec moi lui pèse trop, je vais appeler les parents pour les informer de sa décision de rester, comme ça je pourrais sans états d'âme la laisser là attendre ses gars, et partir faire ma variante le cœur léger pour finir seule ce sympathique séjour en beauté. Elle est stupéfaite d'abord, puis exaspérée. Elle refuse, maugrée, et part en avant vers les aiguilles en me jetant un aimable "quelle chieuse !!"…
Bon, ça me fait un peu mal au cœur, mais je le mérite probablement, et ne relève pas. Pour quoi faire ? Piquée au vif, elle galope devant et trace la route à grandes enjambées rageuses (et diablement énergiques, pour quelqu'un qui avait les jambes vides !)… Je me marre en douce. Je raconte cela par soucis d'honnêteté, mais franchement, aujourd'hui, je ne suis pas très fière de mon attitude. Ca n'est pas une excuse, sûrement, mais moi aussi j'étais fatiguée.
Lorsque nous sortons de la forêt et atteignons le début du sommet rocheux, nous voyons arriver sur nous des nuages blancs tourbillonnant, qui enjambent la montagne et glissent vers la vallée. C'est magique. Je suis ravie de pouvoir profiter de ce nouvel aspect du paysage : les silhouettes fantomatiques des rochers à travers le brouillard, les volutes de nuages que nous touchons du doigt, et en viens presque à souhaiter un orage : qui hurle, qui tonitrue, qui claque, qui déferle, comme j'aime… J'en suis toute excitée d'avance, mais ma sœur se cabre. "Et si en plus il fait mauvais… et j'ai peur qu'on y voie rien…". "Bon, tu veux redescendre ?" "Non !!". Donc nous continuons malgré tout. Il fait un peu frisquet, mais la visibilité reste très correcte. A un moment, nous entendons des bruits métalliques, et voyons des gens se hisser sur une paroi rocheuse, dont nous pensons, de loin, qu'ils font de l'escalade. Et puis, nous approchant, nous commençons à suspecter qu'il s'agisse d'un passage obligé pour tous les randonneurs… "Je l'espère pas pour toi", commente ma sœur dans un regard chargé de menaces. Maman, j'ai peur…
Arrivons aux pieds de la paroi en question : c'est bien une main courante, et nous allons devoir nous hisser là-haut nous aussi, grâce à une grosse chaîne fixée à la roche. Le bruit métallique s'intensifie, grincement rauque répercuté par les parois rocheuses, impressionnant au milieu du brouillard (il vient d'un piquet descellé de son socle, qui racle la roche). Ma sœur passe la première, et je la rejoints en haut. Ca n'a pas été difficile, juste un peu impressionnant. Elle est ravie, finalement, mais ne l'avouera pas, forcément… Qui plus est, le temps se dégage et le soleil perce le brouillard, nous permettant d'apprécier une vue superbe, des pins suspendus aux parois granitiques abruptes, des amoncellements de rochers : un paysage très âpre, très alpin, comme l'est le parcours que nous suivons. Alpin, donc sportif, mais magnifique. Une très, très jolie fin. Je quitte le GR toute chavirée d'émotion et redécouvre sans entrain le bruit des moteurs et de la civilisation qui approche…
Comme je l'escomptais, nous atteignons le col de Bavella à midi passé… Trop tard pour attraper le seul bus pour Ajaccio, dont nous apprenons qu'il est parti à 8h ce matin… Nous levons donc le pouce. Enfin, non : je lève le pouce, en arborant mon sourire le plus avenant. J'aime trop faire ça ! C'est grisant. Mon assurance m'épate moi-même. Assez rapidement, une voiture s'arrête et nous nous tassons au milieu de tout un barda hétéroclite : un couple de jeunes français nous descend à Zonza. Eux aussi ont fait un bout de GR, et ils finissent leurs vacances tranquillement, dans un camping. En ville, on se ravitaille en fruits, qu'on dévore avec plaisir. Puis on cherche un endroit pour faire du stop en direction d'Ajaccio. Pas facile, car les routes sont étroites et tortueuses, c'est difficile pour les voitures de s'arrêter, et, qui plus est, dans cette direction elles sont franchement rares. Et puis pour compliquer encore les choses, ma sœur ne veut pas attendre en plein cagnard, et il faut donc lui trouver de l'ombre… Bref. Au bout d'une longue heure de vaine attente, nous décidons de changer d'emplacement et de partir en direction de Porto Vecchio, en espérant que la route soit plus fréquentée et y trouver un moyen de transport en commun pour rallier Ajaccio. Une dame nous indique une route. Nous trouvons un coin à l'ombre. Ma sœur s'assoit sur son sac et attend, la mine renfrognée, en jouant avec son téléphone portable. Un homme s'arrête, la soixantaine, très sérieux et pondéré, qui nous explique qu'on n'est pas du tout en direction de Porto Vecchio mais qu'en continuant par là on trouvera Propiano. Je fais confiance à ma bonne étoile. Nous montons, et il nous emmène à environ 20 minutes de route (en Corse la distance se mesure plus en durée qu'en kilomètres), en passant par le village où, nous dit-il, a été tourné "L'enquête corse" et en nous racontant que son grand-père a fait la guerre à Verdun et qu'il avait trouvé la région (la Meuse, donc) tellement belle qu'il voulait y faire venir toute sa famille…!! Une charmante dame nous prendra ensuite en s'excusant de l'état de sa voiture (qui sent le chien, le cheval, et contient tout un tas de bric à brac). Je m'excuse en retour de notre état à nous (on est sales, et on ne doit pas sentir la rose après les 5 heures d'efforts qu'on vient de faire !) et monte devant… Une fois n'est pas coutume : c'est moi qui fais la conversation. Souriante et très gaie, elle me parlera pendant tout le trajet de la vie sur l'île, des champignons qu'elle y ramasse, de la végétation qui y pousse (suis fascinée par les lantanas, les bougainvillées et les lauriers, énormes et somptueux comme jamais n'en pousseraient chez nous), du coût de la vie, de l'obligation pour les jeunes d'aller faire leurs études sur le continent, de leurs difficultés pour trouver du travail ensuite, etc. Elle me raconte que peu de temps après qu'elle ait quitté la Picardie pour venir s'installer en Corse, alors qu'elle se promenait dans la rue avec ses chiens, un homme s'était arrêté à sa hauteur en voiture et lui avait demandé si elle ne cherchait pas du travail. "Cela fait 7 ans que je travaille avec lui maintenant, c'est devenu un ami et je n'ai jamais été aussi bien payée de ma vie !" Conclut-elle en riant. Par chance – mais cela ne me surprend plus, même si je continue à apprécier – elle travaille pour une compagnie de bus et nous informe que son concurrent direct affrète un bus qui rallie Propriano à Ajaccio, qui part à 16h. Elle nous dépose en ville à 14h30, nous indique l'endroit où prendre le bus, et il ne nous reste plus qu'à attendre en nous baladant dans la rue commerçante où ma sœur achète quelques spécialités fromagères locales, et en passant un moment sur la plage où on se fait bien remarquer, dans nos tenues de randonneuses poussiéreuses. La mer est bleu profond, des enfants jouent dans les vagues… autour de nous, ça bronze, ça papote, ça grignote, ça court, ça rit, ça crie, dans la bonne humeur et l'insouciance… le tout sur fond de ciel bleu, de vagues moutonneuses, de montagnes arborées et de bateaux.
C'est chouette, les vacances.
J'ai une pensée pour Cher et Tendre qui, à cette heure, vient de quitter un autre mariage et est sur la route entre Rennes et Toulouse pour aller chercher nos enfants…
Nous achetons notre billet de bus auprès d'une rigolote petite dame corse qui m'affirme, mordicus, que 12,5 x 2 = 26 et ne cessera de demander à tout le monde : "Gare routière ou arrrréoport ?... Et vous, vous allez à l'arrréoport ? ". Nous grimpons dans le bus : ma sœur s'installe loin de moi. Nous roulons pendant plus d'une heure jusqu'à Ajaccio. J'essaie de lutter contre le sommeil pour apprécier le paysage, mais ne résiste, hélas, pas longtemps.
A Ajaccio, nous trouvons un plan de la ville et partons en quête d'un endroit où dormir. J'avais essayé, avant notre départ, de réserver un camping, mais on m'avait rétorqué que cela n'était pas possible, qu'il fallait "passer voir" une fois sur place. J'appelle les deux campings de la ville : ils sont complets ; J'enchaîne sur les hôtels en commençant par les plus économiques. Complets également. Où allons-nous passer la nuit ? Je suis ivre de fatigue, agacée par les bouderies de ma sœur, n'aspire qu'à dormir et n'ai guère de vivacité intellectuelle. Je propose la plage, le maquis ou l'aéroport. Ma sœur préfère éviter de dormir dehors un samedi soir et m'affirme, du haut de sa grande expérience, qu'"évidemment, il est possible de dormir dans tous les aéroports", aussi nous décidons de prendre la dernière navette sensée partir à 20h25. Nous avons ¼ d'heure à attendre, qu'elle décide d'utiliser pour aller acheter un sandwich, qu'elle entame tranquillement en s'asseyant dans un coin. Je l'enjoints à venir avec moi vérifier que le bus n'est pas sur le départ. Ton agacé de sa part : "Mais non, relax, il n'est que 20h20… "… Et moi "Et si, par hasard, la navette et toi vous n'aviez pas la même heure, à 5 minutes près ?" et juste à ce moment-là, j'entends, de loin, le "pchh…" de portes de bus qui se ferment. Je cours, mais c'est trop tard : la navette est partie.
Petit moment de lassitude et soudaine envie de secouer ma frangine comme un prunier.
Nous croisons le chauffeur du bus qui nous a amenées de Propriano, qui nous informe que, de toute façon, l'aéroport ferme à 23h et qu'il n'est pas possible d'y dormir... Nous errons dans la ville, prospectant quelques hôtels, tous complets, et je commence à en avoir assez d'arpenter le bitume : je suis fatiguée, j'ai du mal à gérer la transition brutale GR/ville touristique et bondée, j'ai de nouveau mal à la tête et n'aspire qu'à me poser quelque part, n'importe où m'ira. Je relance l'idée de la plage, mais ma sœur – qui a l'air de vouloir racheter sa gaffe et fait des efforts de gentillesse - a sa petite idée : elle nous emmène droit au commissariat de police et leur explique notre situation en plaidant notre cause avec des larmes angoissées dans ses jolis grands yeux bleus : deux jeunes femmes livrées à elles-mêmes, la nuit, seules, démunies… Et son ingénuité fait mouche : les flics se démènent et appellent des campings des environs d'Ajaccio et des hôtels : tous complets, puis optent pour nous conduire à l'aéroport en nous remettant aux bons soins de la police aux frontières, qu'ils préviennent de notre arrivée. Apparemment il est possible d'y passer la nuit, mais il faut montrer patte blanche et remplir certaines conditions. Nous avons donc droit à un tour en voiture de police gratuit, à toute allure, agrémenté de généreuses queues de poisson destinées à ceux qui ont le culot de ne pas s'écarter assez rapidement, et sommes livrées devant l'aéroport à la nuit tombée. Les flics nous quittent en nous déconseillant d'aller à la plage qui est, à cette heure, le lieu de rencontre des homosexuels… Nous laissons nos cartes d'identité à la police aux frontières, et je tombe comme une masse sur le premier banc venu du hall d'arrivée, indifférente aux flux de voyageurs et aux monologues polis de la dame du haut-parleur. Ma sœur, elle, n'est plus du tout fatiguée et décide d'aller se balader à l'extérieur… Elle reviendra juste avant que les portes ne se ferment. Nous sommes quelques-uns à squatter les bancs en acier : il y a là un couple de polonais, une rigolote petite brunette bavarde comme une pie, avec un bracelet de grelots à la cheville qui tinte à chacun de ses pas, et un type taciturne.
L'aéroport se vide, les lumières s'éteignent : Nous roupillons - plus ou moins - jusqu'au matin. C'est le bon plan cette histoire en fait : une nuit gratuite, à l'abri, avec des sanitaires et de l'eau chaude à disposition ! A 5h30, alors que la vie reprend dans le bâtiment, je m'offre un thé et deux croissants encore chauds et délicieusement croustillants, que je déguste en bavardant, au bar, avec la brunette sympathique de cette nuit, puis erre dans un relais-presse, achète un bouquin, réveille ma sœur à 6h (la P.A.F. nous avait demandé de remballer nos affaires à l'ouverture, afin de rester discrètes sur le fait que nous ayons dormi sur place). Elle dort profondément, au milieu d'un éparpillement d'affaires, en pyjama, avec ses sempiternelles boules Quies dans les oreilles, le sac de couchage remonté jusqu'aux yeux, sous le regard perplexe des premiers voyageurs…
Nous gagnons la plage la plus proche, à 15 minutes de marche. Elle est déserte, immense, et nous voyons le jour se lever sur les montagnes.
Quelques heures à attendre encore, assises sur le sable à regarder l'horizon, lire ou nager dans une eau parfaite, puis nous regagnons l'aéroport. Comme je marchais rapidement, après l'avoir longuement enjointe à sortir de l'eau alors qu'il était largement temps de partir, ma sœur a explosé: "Ouais, j'en ai marre de te courir toujours derrière" et moi, un peu agacée : "Ben moi j'en ai marre de tout le temps t'attendre". C'est gagné : maintenant elle re-boude. Après l'enregistrement des bagages, elle s'esquive et je la cherche longuement à travers la salle d'attente, d'abord agacée puis franchement inquiète au fur et à mesure que l'imminence du départ approche. Bref, je cours partout, scrute la foule, m'apprête à demander un appel, lorsque je la vois, soudain, en train de présenter tranquillement son billet à l'embarquement. Si je ne l'avais pas vue à ce moment-là, elle aurait embarqué sans me le dire, moi je n'aurais pas pris l'avion, pensant qu'elle n'y était pas, bref c'aurait été n'importe quoi. Je lui tombe dessus : "Mais enfin, je te cherche partout !!" et elle, faux-jeton : "Mais, moi aussi je te cherche…". Elle se fout de moi, en plus. Je suis furax, elle est exaspérée : nous voyagerons donc chacune dans notre coin d'avion, comme les deux gamines que nous sommes…
Je suis un peu triste que ça se termine comme ça, et puis surtout de partir, que ce soit déjà fini. Et le temps accompagne mon humeur : A Ajaccio, on nous annonçait 25°C et le temps était radieux. A Paris, nous passons sous une chape de nuages sombres et la température est de 18°C. Il pleut… Snif…
Nous perdons une heure à attendre mon sac qui, de fait, s'avèrera être resté à Marseille… Pendant que je guette les tapis roulants, ma sœur s'occupe de la paperasserie avec efficacité. Nous gagnons la gare de l'est et attrapons notre train. Nous n'échangerons pas un mot du trajet. On est fatiguée l'une de l'autre, mais je sais que ça passera vite. A l'arrivée, au lieu de nos parents, ce sont nos deux autres sœurs qui nous attendent : surprise !!
Photo contrastée d'une brochette de frangines très différentes, sur fond de ciel gris et d'arc en ciel… Certes non, nous ne sommes pas des copies et, aussi présomptueux que cela puisse être, j'ose avouer que cela me rassure quelquefois.
Je passe saluer mes parents. Mieux encore, je les embrasse tous les deux, chose que je n'ai pas faite depuis quoi… 10 ans ? 15 ans ? Très longtemps, en tous cas. Ils en sont tout bouleversifiés.
Je rejoints ensuite ma maison vide où j'attendrai quelques heures avant que le reste de la famille ne débarque : mon mari a quitté l'Aveyron ce matin avec les enfants.
N'ayant aucun bagage à défaire, j'allume mon ordinateur et fais un tri drastique dans les 270 mails qui m'attendent… j'y trouve, entre autre, le message d'un certain voyageur qui nous salue d'un pays lointain : le Ladakh… Et moi, forcément, le Ladakh, ben je ne sais ni où ça se situe (si ce n'est que c'est en Inde), ni à quoi ça peut bien ressembler… Alors ni une, ni deux, comme j'ai du temps et que je suis curieuse, je fais quelques recherches pour éclaircir la question.
C'est devenu un reflexe, maintenant. J'apprends le monde chaque fois que je peux. Me voilà donc, à peine rentrée de Corse, fatiguée, chavirée, heureuse comme une gosse d'avoir osé partir sans mari ni enfants, d'avoir marché une semaine au milieu de superbes paysages, d'avoir goûté à un peu de liberté, etc. Et puis je découvre soudain des photos de cet endroit dont je ne savais rien quelques minutes avant, et je suis littéralement éblouie... et assommée. Il y a tant d'autres endroits où aller s'extasier et apprendre, encore plus beaux, plus âpres, plus riches que la Corse ! Quelles sont petites, mes ambitions de voyage, moi qui n'ai que de vagues préjugés sur la plupart des destinations qui me tentent a priori, et encore tant de réticences, je l'avoue, à me confronter à d'autres cultures... Et je ne comprends pas. Comment ai-je pu faire l'impasse sur tant de beauté et tous ceux qui vivent sur le même sol que moi ? Pourquoi n'ai-je jamais eu envie de m'y intéresser ? Et il y en a tant, des comme moi, qui ne savent rien et ignorent même qu'ils ignorent, et s'en foutent royalement, souvent !
Je commence à pressentir comme ça doit être passionnant, intensément enrichissant, de découvrir la terre et les gens qui la peuplent, et comme cela doit aider à prendre toute la mesure de notre façon de vivre ici, accessoirement... Pourquoi est-ce qu'on ne nous enseigne pas cette curiosité ? Pourquoi est-ce qu'on ne nous incite pas à aller voir ailleurs comment c'est ? La seule chose qu'on nous inculque, depuis l'enfance, c'est la peur. Peur de l'autre, peur de la différence. Rien que pour la Corse (!!), je ne compte plus les gens qui m'ont demandée : "Tu n'as pas peur ?" et moi "Peur de quoi ?" "Ben… du terrorisme, des accidents, des violeurs, des psychopathes, des orages, etc...". Et lorsque j'ai le culot de répondre : "Non !", je me fais souvent regarder de travers. Il n'est pas de bon ton de s'abstenir ostensiblement de la peur.
Enfin voilà, j'étais là, devant ces photos magnifiques, à méditer sur la grosse claque qu'a été la prise de conscience de mon égocentrisme et du vide abyssal de ma culture, et je me sentais à la fois un peu ridicule dans mon appréciation superlative de ma petite semaine de vacances, mais aussi exaltée à l'idée de tout ce que je vais pouvoir continuer à apprendre et à découvrir encore, d'autant que, dans ce domaine, il est impossible d'en faire le tour !
A 23h30, quatre boulets de canons hilares et dorés comme des abricots me tirent de ma contemplation et jaillissent dans la maison en criant "Maaammmmmaaan !!", me sautent dans les bras et m'inondent de leurs commentaires éloquents sur leurs supers vacances avec Papi Mamie… Changement radical d'ambiance. J'encaisse les bisous, distribue des câlins, croise le regard ému et bienveillant de mon mari… Oui, moi aussi je suis contente de tous vous retrouver…
Après
A peine le temps d'une nuit réparatrice dans un lit confortable, et le quotidien m'a ravalée toute crue. Mais quelque chose à changé. Hormis le fait que le mot "corsé" a dorénavant pris une toute autre dimension dans mon vocabulaire, et que je n'entendrai plus jamais I Muvrini de la même façon, je suis très sereine, patiente, gaie… Complètement ressourcée, rassasiée, apaisée. J'ai les batteries chargées à bloc. J'espère que ça va durer un moment. Et puis c'est promis : je m'offrirais d'autres échappées en solitaire ou en couple… Je n'imagine plus m'en passer, et j'ai hâte d'aller plus loin, d'affronter des cultures qui m'impressionnent. En plus, tout compte fait, ces vacances se sont avérées franchement économiques : moins de 350 euros tout compris.
Ai donc replongé sans transition dans ma vie d'avant, retrouvé mon jardin envahi de mauvaises herbes et de limaces, cueilli des petites courgettes rondes de Nice grosses comme des pastèques et des concombres large comme le bras, me suis acharnée pour tondre une pelouse haute de 30 cm, ai arrosé mes potées desséchées en priant pour qu'elles se remettent, rempli le caddie, puis le frigo et les cartables, vidé les valises, lavé, repassé et rangé le linge de tout le monde, ramassé, dénoyauté et conditionné 80 kg de mirabelles et 5 kg de mûres en bocaux, confitures, tartes et sacs congélations, nettoyé la maison, décapé des portes, poncé des poutres, réalisé la mise en page d'e-mailing commerciaux pour mon mari, donné un coup de main sur le chantier de tout-à-l'égout de mon beau-frère, fait le tri des armoires des enfants et donné les habits trop courts, supervisé quelques devoirs de vacances, accompagné les enfants à la piscine, écrit, lu, cuisiné… et tout ça dans la bonne humeur et la sérénité, en observant avec bonheur mon grand-dadet-chevelu-futur-collégien tirer au flan, relire "Le chevalier d'Emeraude" pour la cinquième fois et écouter Goldman, Muse ou Yannick Noah en chantant à tue-tête dans sa chambre, ma jolie-grande-mélancolique-affectueuse-et-indépendante demander à aller seule à la piscine pendant l'après-midi pour s'entraîner à nager sous l'eau à 3m50, se remettre spontanément au piano et faire revivre à ses Barbies les aventures des Robinsons suisses, ma poupée-russe-dodue-débordante-de-vie vociférer pendant ses cours de natation que de toute façon, c'est pas la peine qu'elle apprenne nager vu qu'elle sait déjà, qu'elle viendra plus JAMAIS, et qu'elle sautera JAMAIS du plongeoir, et enfin mon va-nu-pieds-câlin-et-craquant-petit-dernier me regarder avec ses grands yeux ronds et rieurs en me racontant tout un tas de trucs dans son français tout neuf, m'appelant Mamie à tours de bras et qui, pour changer, "sait pas" où sont ses chaussures… et que "Maman, j'ai encore faim"… et que "Maman, elle veut pas me prêter…" et "Maman, quê tu fais ?", etc.
A peine rentrée, encore un peu sonnée, profitant encore de la persistance rétinienne des images perçues là-bas, je me suis retrouvée, le soir du jour où nous avons ramassé des mirabelles sous quelques-uns des 450 mirabelliers d'une relation de mon mari, contrainte d'honorer l'invitation à la fête champêtre donnée dans une ferme équestre de Meuse par ces gens "de la haute" (le monsieur est un haut dirigeant d'Intermarché), fête que j'avais craint guindée et que j'appréhendais un peu, par habitude, mais qui s'est avérée très bon enfant : une centaine de personnes se partageaient des bancs et tables de kermesses, un barbecue gargantuesque et un buffet composé de plats préparés et apportés par les convives, le tout au son d'un groupe de gros bras aux crânes rasés, arborant tatouages et bandanas, qui m'ont prise au dépourvu en interprétant, pas trop mal en plus, de bons vieux tubes rock et un peu de variété sympathique, dans la salle de douche des chevaux. Fait exceptionnel en ces circonstances : j'ai oublié mon esprit sarcastique à la maison et j'ai apprécié l'ambiance chaleureuse, la convivialité des gens, la générosité et la simplicité de nos hôtes (vraiment adorables). Les enfants s'en sont donnés à cœur joie, ma petite sœur (et oui, toujours là !) n'était plus fâchée après moi et a été enchantée de rencontrer un couple de jeunes vivant à Los Angeles. Une fois n'est pas coutume : je me suis laissée embrassée par tous ceux qui voulaient me faire la bise et j'ai même participé à quelques conversations badines sans attraper la migraine !! Assurément, la Corse m'a fait du bien. Ressourcée, certes, et pas mal détendue aussi, à première vue. On verra si ça dure…
Quelques jours après mon retour, j'ai reçu mon sac, celui qui était resté en rade à Marseille, et j'y ai retrouvé l'odeur du bivouac… en ai eu le cœur tout serré d'un coup…
Ma sœur est venue nous dire au revoir avant de décoller pour les USA… Mon mari (qu'elle vénère littéralement) l'a serrée longuement dans ses bras, ému… Et moi j'ai bafouillée des bêtises, été embarrassée, distante et encombrée de moi, comme d'habitude, surtout dans les situations émotionnellement chargées… et ça l'a fait rigoler. On s'est quittées très bonnes amies, et ça m'a vraiment soulagée. Je craignais que nos anicroches de Corse n'altèrent notre relation : en fait non, nous avons juste appris à mieux nous connaître. On est sœurs et on se ressemble plus qu'on ne le croit sur certains points, mais on n'avait jamais vraiment vécu ensemble avant ça. Je ne suis sûrement pas plus facile à vivre qu'elle, et je me rends compte avec le recul qu'elle est plus mûre que je n'ai voulu le croire. En tous cas elle l'est assez pour ne pas me tenir rigueur de l'avoir "traînée dans mes bagages", comme elle dit, et traitée comme une enfant, elle qui espérait un rapport d'égale à égale. Je suis vraiment contente qu'on ait vécu ça toutes les deux, ça restera un souvenir intense et précieux.
Après ça, j'ai rebouclé les valises et m'en suis allée, gonflée à bloc, affronter vaillamment la partie de mes vacances que j'appréhendais le plus (au point de tomber malade, comme par hasard, quelques jours avant le départ) : une semaine avec tout le reste de ma famille, c'est-à-dire 14 personnes en tout dont 9 adultes amenant avec eux leur lot d'intransigeance, d'exigence, de soucis divers, de non-dits, de trop-dits, de susceptibilité, d'égoïsme, de velléités d'indépendance, d'intolérance à la frustration et à la contradiction, leur langue bien pendue et leur grande promptitude à juger, critiquer et vouloir à tous prix faire admettre leur vérité à autrui. 14 personnes partageant le même toit, dont l'une (ma fille) a eu la bonne idée de déclencher les hostilités en apportant avec elle une joyeuse calamité pour la vie en communauté : des poux, attrapés probablement à la piscine…
Vive les grandes familles !
Le gite loué à grands frais par mes parents était fort joli, grand et bien équipé. Aussi bien qu'à la maison : pas question de changer les petites habitudes de confort de quiconque !…
Toute pleine de l'énergie et la sérénité ramenées de mon échappée corse, j'avais décidé de tout faire pour parvenir à changer mon attitude habituelle envers ma famille (soit : en permanence sur la défensive et plutôt agressive) laisser ma lance de Don Quichotte à la maison : renoncer à me justifier face aux critiques et reproches qui ne manqueraient pas de pleuvoir, omettre de participer aux joutes verbales incessantes, faire l'impasse sur tout ce qui m'agacerait, ne pas laisser prise au lourd climat d'agressivité et aux tensions diverses, me mettre au service de la diplomatie et de la conciliation autant que faire se peut, n'ouvrir la bouche qu'en dernier recours, et uniquement pour dire des choses constructives et utiles, être zen avec les enfants, soutenir une de mes sœurs qui avait décidé d'aborder certains sujets sensibles avec mes parents... Surtout : garder à l'esprit tout le ridicule de ce grand gâchis relationnel, et me concentrer sur le reste… Rien que cela.
Malgré toute cette bonne volonté et mes grandes résolutions, ai eu envie de mettre les voiles dix fois par jours. Ai fui, parfois. Echoué aussi. Et pas qu'un peu. Considérais avec ironie la bouée de sauvetage indiquant "Bienvenue à bord" servant de cadre au miroir des toilettes…
Enfin, globalement, nous avons bien profité du séjour malgré tout. Nous sommes rentrés avec soulagement, certes… mais aussi quelques souvenirs sympas. Le lieu a bien aidé : le golfe du Morbihan, avec son sentier côtier, ses petites maisons de pierres aux volets bleus et aux énormes massifs d'hortensias, ses forêts de pins tapissées de bruyère, ses îles, ses sites mégalithiques envoûtants, sa côte grise et découpée, ses odeurs de goémon, son vent salé, c'est plutôt joli et plaisant, même si tellement moins sauvage que la côte d'Emeraude pour laquelle j'ai eu le coup de foudre il y a longtemps, et beaucoup trop touristique et peuplé à mon goût.
C'est un fait : pour l'instant, moins il y a d'êtres humains quelque part, et mieux je m'y sens. Pas très humaniste, comme attitude. Mais cela changera peut-être, à force de petits et/ou grands voyages. Pas après pas…