Mon vrai visage

Publié le par Plume

2008


Je déteste souvent mon corps, ce faux frère, ce délateur, ce faux-jeton… cet amas de matière qu'il faut transporter, alimenter, soigner… qui rougit, qui transpire, qui tremble, qui blêmit, qui trésaille, qui sursaute, qui se crispe, qui faiblit, qui désire (ou pas), qui échappe au contrôle de la raison. Comme s'il ne suffisait pas de traîner le fardeau de son apparence toute sa vie, il faut également subir les manifestations nerveuses, cénesthésiques et endocriniennes d'émotions et de sentiments que l'on voudrait taire, les expressions psychosomatiques de fêlures que l'on préfèrerait ignorer (ou, à défaut, dénier), les maladresses que l'on souhaiterait éviter, les faiblesses dont on aspire à se libérer, les incapacités qui nous frustrent, les désirs qui nous échappent… Nous passons tous une grande partie de notre vie à tenter de dompter et apprivoiser cet outil aussi ingénieux que complexe, cette "enveloppe" charnelle dont le contrôle nous échappe toujours…

 Vivre avec son corps au quotidien n'est pas toujours chose aisée, tout le monde le sait. Qui ne l'a jamais maudit ? Pour être trop faible, trop lourd, trop petit ou trop grand, trop maigre ou trop gros, trop banal ou trop biscornu, voire trop coloré… parce qu'il est laid, simplement, ou parce qu'il ne nous obéit pas, parce qu'il nous échappe, parce qu'il nous impose sa volonté ou résiste à la nôtre, parce qu'il est limité, parce qu'il nous trahit, parce qu'il ne suit pas…

Fut un temps, je faisais des rêves récurrents où, systématiquement, j'étais atteinte d'une espèce de "ralentissement forcé" qui me donnait l'impression de peser des tonnes et d'être entravée au point que chaque pas me demandait un temps fou et me coûtait une énergie phénoménale, alors que, forcément, je devais me hâter pour une raison quelconque mais toujours vitale. Pire : plus il y avait urgence, et plus j'étais empêtrée dans la poix et peinais à avancer. C'était horrible, terriblement frustrant et désespérant ! Je détestais ça, de toutes mes forces, mais il est clair que cela symbolise parfaitement la façon dont je perçois mon corps si souvent : comme une entrave, une tare, un boulet qu'il me faut traîner, vaille que vaille, à grand renfort d'efforts et de lutte impatiente.

 J'ignore quel traumatisme enfantin – s'il en est un - m'a menée là, mais je déteste mon visage. Chaque fois que je croise son reflet dans un miroir, j'ai toujours un sursaut avant de réaliser que c'est bien ma propre image qui me contemple derrière cette surface glacée. Pour moi, c'est clair depuis toujours : je ne ressemble pas à ça. Ce visage n'est pas le mien. Je le redécouvre à chaque fois avec surprise et amertume, car je le trouve particulièrement disgracieux et j'aimerais sincèrement qu'il soit différent. Sentir le regard d'autrui se poser sur lui est une torture à laquelle je me suis résignée et que j'ai appris à gérer (à cacher), mais que rien n'apaise.

Cette inadéquation entre mon apparence réelle et la façon dont je me perçois moi-même m'inhibe intensément dès que je suis en société et biaise énormément mes relations avec autrui, sans que je puisse m'en ouvrir à qui que ce soit.

 Tais-toi, tâche de passer inaperçue.

 Tu ne vas pas dire ça !? Qui prendrait au sérieux ces mots prononcés par une telle tronche ?

 Merci pour le compliment : vous êtes bien gentil et méritez d'ailleurs mon plus beau sourire, mais je n'en crois pas un mot… Je suis si laide et maladroite que j'ai réussi à susciter votre pitié… Honte à moi.

 Comment peux-tu m'aimer ? Comment peux-tu vivre avec ce visage pour horizon, chaque jour ? Comment peux-tu dire que tu me trouves belle? Tais-toi, arrête de mentir. Je ne peux pas y croire. Je n'y croirai jamais.

Pa-thé-ti-que... Tu es totalement, littéralement et définitivement pathétique !

Je déteste mon corps, ce traître, qui parle lorsqu'il faudrait se taire, bafouille lorsque j'essaie de parler, balbutie des incohérences et bredouille les pires stupidités… Ah ! Frustration de sentir les mots s'échapper alors que l'idée est là, claire, prête à jaillir… ou de parler à tort et à travers, sans recul ni réflexion… de percevoir mentalement avec précision le geste à accomplir pour réaliser un acte précis, sans y parvenir. D'avoir cette pulsion violente de "créer du beau" et d'ignorer le moyen de la mettre en œuvre… Rage intense de devoir subir cet enfermement, cet emprisonnement constant dans cette enclave de chair !… Folle impuissance face aux réactions de cet organisme vivant, complexe, dont les rouages se grippent, parfois, et nous confinent à l'impuissance !…

Vivre avec la certitude permanente d'être aussi laide que gauche et ridicule n'est pas une sinécure, mais c'est un moindre mal dont je suis pleinement consciente. Car la pire des trahisons du corps, vécue par épisodes et observée – et sentie - chez les autres, c'est quand il vous lâche, qu'il vous impose un handicap, une maladie chronique, grave ou incurable, des souffrances et des douleurs qui transforment en supplice interminable chaque heure de chaque jour, et qu'il vous oblige ensuite à quitter la vie prématurément, alors qu'il reste tant à apprendre et à découvrir…

J'ai cette chance inouïe, quant à moi, d'être en parfaite santé et, qui plus est, dotée d'une nature intensément sensorielle.

Pour cela, j'aime passionnément mon corps, cet organisme complexe et merveilleux dont les sens acérés me permettent de jouir du monde, de cueillir et accueillir les sensations qui donnent forme à la vie, de ses saveurs infiniment variées, de ses odeurs si vivantes qu'elles s'inscrivent en profondeur, et à mon insu, dans ma mémoire.

 Beauté des paysages… beauté de quelques êtres humains… Lumières… Soleil sur la peau… Vent dans les cheveux… Eau qui ruissèle… Intensité de l'effort… Courir… Danser… Hurler… Serrer les dents… Sentir… Embrasser… Serrer… Murmures… Lire… Repos… Crépuscule… Vent dans les branches… Regard… Frôlement… Odeur de terre mouillée… Framboises… Musique... Claquement de tonnerre… Porte qui grince… Eveil… Plongeon… les mots… Nager… Ciel étoilé… Musique… Couleurs… Mirabelles…

J'aime ce corps par lequel je me rassasie du monde, cette interface qui me connecte à la matière, me relie à mes proches. Je le bénis d'être suffisamment valide pour me permettre de l'utiliser comme il me sied sans aucune souffrance, voire avec grand plaisir… Me réjouir des couleurs… Me goinfrer de saveurs et d'odeurs… Me réchauffer au coin du feu… Me pelotonner sous la couette… Marcher sur un chemin de montagne… Entendre le grondement d'un torrent… Sentir la pluie, le soleil…

Voilà pourquoi j'aime autant la solitude : en me libérant de mes présomptions paranoïaques et de mon permanent sentiment de honte et de ridicule, elle me rend à la liberté de jouir d'être au monde, tout simplement, et à la capacité d'être moi-même.

 Voilà aussi pourquoi, j'écris… bien à l'abri derrière les mots… Ce sont eux mon vrai visage !

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