Maman hibou
Quand j'étais petite, ma maman nous racontait cette chouette histoire : une mère hibou se met d'accord avec son amie la renarde pour que celle-ci ne mange pas ses petits. La renarde demande "Mais comment les reconnaitrais-je parmi tous les bébés hiboux que je trouverai sur mon chemin ?" et la mère hibou de répondre : "Ce ne sera pas difficile : ce sont les plus beaux, les plus intelligents et les plus gentils, vous ne pouvez pas les louper...". Sur ce, elles se séparent. Un peu plus tard, la renarde attrape un bébé hibou qui ressemble à n'importe quel bébé hibou : une petite boule de poils très moche qui lui file des coups de bec en piaillant. Elle le croque donc sans scrupule. Et, évidemment, on se doute de la fin : le bébé croqué n'était autre que l'un des enfants de la chouette, qui l'avait décrit avec ses yeux inobjectifs de mère...
Bref, donc ma Maman nous racontait ça et moi je trouvais cette mère hibou carrément pitoyable, comme, d'ailleurs, toutes ces mères qui gagattaient allègrement devant leurs marmots, mitraillant avec leur petite voix suraiguë insupportable des "Gouzi Gouzi" , "Areuh Areuh", "Oh qu'il est mignon" "Oh qu'il est malin", "et regarde moi ça ce petit nez-nez et cette petite main-main", "qui c'est qui va croquer le petit pied-pied ?", "qui c'est le petit chéri que sa maman aime tout plein tout plein, hein, qui c'est ?" et gnagnagnagnagna…, Tout ça me sortait littéralement par les yeux et j'aurais fait sans hésiter le serment du sang pour m'engager à ne jamais exprimer de si lamentables débilités.
Quand j'ai eu mon aîné, j'avais tout juste 21 ans. Quand on me l'a mis dans les bras, j'ai mis du temps à comprendre ce que c'était que ce paquet hurlant tout rouge… Les mois passant, si je me sentais certes attachée à ce petit bout de chou, je n'ai jamais montré aucun symptôme caractéristique du syndrome de la mère hibou (ni de la mère poule). Je ne me sentais même pas tellement mère, et cela m'inquiétait un peu car on m'avait tellement rabattue les oreilles avec la fulgurance de "l'instinct maternel sensé bouleverser votre vie"...
Néanmoins j'ai assumé mes responsabilités et joué mon rôle de mon mieux. On m'a élevée dans "l'amour utile" : c'est-à-dire dans le principe qu'aimer = faire ce qui est bien pour l'autre, et pas forcément ce qui lui fait plaisir. Du coup, si je m'applique à me montrer aussi affectueuse que possible avec mes enfants, j'ai malgré tout tendance à reproduire ce schéma somme toute assez dur.
J'ai pu constater avec soulagement, à chaque naissance, que je continuais à échapper à la gagatterie chronique. Certes, des choses changeaient : mon regard évoluait et je me suis mise à ne plus supporter, par exemple, l'idée de ces enfants qui meurent de faim, qui disparaissent, que l'on assassine ou que l'on fait souffrir. Et puis au bout de quelques années, j'ai par la force des choses acquis quelques souplesses : je me suis laissée "vampiriser" pendant 11 mois par mon petit dernier, et ai presque eu du mal à le lâcher… Or, si je suis moins dure et moins exigeante avec eux, je me sens toujours bien plus "babysitter" que mère, et ce d'autant plus que j'ai retrouvé mon corps et mon tempérament de quand j'avais 20 ans, comme s'il ne c'était rien passé, ou presque…
Mais voilà : surtout ne jamais se réjouir trop vite ! Persuadée d'être définitivement sortie d'affaire, et d'avoir échappé à ce syndrôme pathétique je me surprends soudain, passé la trentaine, à dégainer mon appareil photo tous les 5 minutes pour mitrailler mimiques et simagrées, bêtises et exploits de ma progéniture. A parler des heures durant avec mon mari des dernières réflexions ou actions cocasses de nos bambins, et à me sentir le cœur tout bizarre en les regardant, de temps à autre, avec un regard qui me surprend moi-même : bouleversé, ébloui, subjugué par mes si beaux et si précieux… bébés hiboux.